Il y a trois ans, Michel R., 55 ans, ancien douanier fraîchement retraité, s'est présenté à un casting de figurants pour une série tournée près d'Almería. Rôle : « passant n° 4 ». Verdict du directeur de casting : « pas assez naturel ». Depuis ce jour, Michel en est convaincu : rien de ce qui passe à la télévision n'est vrai. Ni la météo, ni le Tour de France, ni les reportages, ni les micros-trottoirs. Tout est joué. Par des figurants. Qui, eux, ont été pris. Nous l'avons rencontré dans un café du port d'Algésiras, où il s'est installé « pour être près des tournages ». Devant lui, un carnet à spirale de 300 pages, rempli de visages découpés dans des magazines.
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Dossier n° 31156 · Algésiras, Espagne (et son canapé) · Dimanche 2 août 2026 · Par L'Investigateur Anonyme
Recalé à un casting il y a trois ans, Michel est persuadé que tout le journal de 20 heures est joué par des figurants
Michel, vous affirmez que les journaux télévisés sont entièrement joués par des acteurs. C'est une accusation lourde. D'où vous vient cette certitude ?D'où ? (Il tapote son carnet.) De là. Trente ans à contrôler des passeports, moi, je connais les visages. Un visage, je l'oublie jamais. Et je vais vous dire un truc : à la télé, c'est toujours les mêmes. Toujours ! Le monsieur qui se plaint du prix de l'essence au micro-trottoir de TF1 le lundi ? Je l'ai revu le jeudi dans le public de Questions pour un champion. Et le samedi, dans une pub pour des chips. Avec une moustache, d'accord. Mais c'était lui. On ne me la fait pas, à moi.
Il pourrait simplement s'agir d'une coïncidence…Une coïncidence ? J'en ai mille quatre cent douze, des coïncidences. (Il ouvre le carnet.) Regardez. Numéro 212 : la dame qui fait ses courses dans tous les reportages sur l'inflation. Toujours le même caddie, toujours un poireau qui dépasse. Numéro 640 : le pigeon. Le pigeon de la place de la Concorde, celui qu'on voit au 20 heures quand il y a une manif. Il est aussi dans le reportage sur les soldes, et dans la météo de Lyon. Le même pigeon ! Il a une tache blanche sur l'aile gauche. Vous croyez qu'un pigeon voyage entre Paris et Lyon tout seul ? Il a un agent, ce pigeon.
Mais dans quel but monterait-on une telle mise en scène ?Les caméras, pardi ! Réfléchissez. Les fabricants de caméras, il faut bien qu'ils vendent des caméras. Et pour vendre des caméras, il faut des choses à filmer. Alors ils inventent l'actualité. Une grève, une canicule, un embouteillage, hop, on envoie les figurants, on tourne, et tout le monde rachète une télé plus grande pour mieux voir. C'est un circuit fermé. C'est le lobby de l'image. Moi je les ai compris. C'est pour ça qu'ils m'ont recalé, d'ailleurs. J'étais trop lucide pour être naturel.
Avez-vous tenté d'alerter quelqu'un ?J'ai écrit à l'Arcom. Trois fois. En recommandé. Et vous savez ce qu'ils m'ont répondu ? Rien. Bon, ils ont répondu une fois, pour me demander d'arrêter d'écrire. Mais la signature, en bas de la lettre… (il baisse la voix) je l'ai reconnue. C'était le numéro 88. Le monsieur qui promène son chien dans tous les reportages sur le premier jour du printemps. Il est partout, celui-là. Même à l'Arcom.
Qu'attendez-vous de ce témoignage ?Que les gens ouvrent les yeux. Ce soir, quand vous regardez le journal, ne regardez pas le présentateur. Regardez derrière. Le monsieur avec le parapluie, la dame qui traverse, le vélo. Notez-les. Vous verrez, ils reviennent. (Un temps. Il sort une photo d'identité un peu cornée.) Et si jamais vous connaissez quelqu'un dans le milieu… j'ai refait mes photos. Je suis beaucoup plus naturel maintenant. Regardez. Là. Naturel.
(Avant de partir, Michel a ajouté notre photographe à son carnet, sous le numéro 1 413. « Je l'ai déjà vu quelque part, lui. »)
⚠️ L'AVIS DE LA RÉDACTION : Si vous avez l'impression de recroiser le même passant dans plusieurs reportages, ne paniquez pas : il habite probablement près d'une rédaction. Inutile de tenir un carnet, d'écrire à l'Arcom ou de suivre les pigeons. Éteignez la télévision, sortez faire un tour, et profitez du fait que, dans la vraie vie, personne ne vous demande d'être naturel.



