À Saint-Fiacre-les-Bois, 412 habitants, une boulangerie et un radar pédagogique, il ne se passe jamais rien. Jusqu'à cet automne. En six semaines, cinq anciens élèves de la 3e B du collège Jean-Moulin, promotion 1989, ont été retrouvés à l'aube en lisière de la forêt communale. Tous en pyjama, pieds nus, et incapables d'expliquer ce qu'ils faisaient là. Tous portent deux petits points rouges en bas du dos. Bernard M., 51 ans, agent d'entretien à la mairie et ancien de la 3e B, est formel : toute la classe a été enlevée une première fois en 1989, lors d'un voyage scolaire. Et « ILS » reviennent aujourd'hui chercher les anciens élèves un par un, dans l'ordre alphabétique, pour une « visite de contrôle ». Il est le prochain sur la liste. Son épouse Ginette, 52 ans, aide-soignante, a tenu à assister à l'entretien. « Pour rectifier », a-t-elle précisé. Nous les avons rencontrés dans leur cuisine, où Bernard dort désormais assis sur une chaise, attaché à la table par une sangle de déménagement.
🔮 Phénomènes paranormaux
Dossier n° 21182 · Saint-Fiacre-les-Bois, Creuse · Samedi 3 octobre 2026 · Par L'Investigateur Anonyme
« Tous les anciens de la 3e B se réveillent dans la forêt en pyjama à 3 h 33 : je suis le dernier à ne pas y être allé »
Bernard, merci de nous recevoir. Pouvez-vous nous expliquer ce qui arrive aux anciens de votre classe ?Alors. Le premier, c'était Didier. Didier Chabrol, il était à côté de moi en techno. Un matin, le facteur le trouve à l'orée du bois, en pyjama Schtroumpfs, assis dans les fougères. Il savait plus son nom pendant une heure. Ensuite Sandrine, Pascal, les jumeaux Fougerolles… Toujours pareil. Pyjama, pieds nus, complètement à l'ouest, incapables de dire ce qu'ils faisaient là. Et les deux points rouges dans le bas du dos. (Il baisse la voix.) Deux points. Côte à côte. Comme une prise électrique.
— C'est les orties, glisse Ginette depuis l'évier.
Ils étaient en pyjama dans les fougères, Ginette ! Les orties, ça fait pas des points alignés !
— Si tu t'assois dessus en pyjama, si.
Les victimes décrivent-elles quelque chose de leur nuit ?Rien. C'est ça le pire. Le trou noir. Mais Didier, il a une montre connectée, de celles qui comptent les pas et le cœur. Et la montre, elle a tout enregistré : il se lève à 3 h 24. Il fait douze pas. Et après… plus rien. Zéro pas, zéro battement de cœur, jusqu'à 3 h 33. Neuf minutes où, d'après sa propre montre, Didier n'existait plus. Et à 3 h 33, il réapparaît. Déjà dans les fougères. À deux kilomètres de chez lui.
— Il l'avait posée à charger sur la table de nuit, sa montre. Elle a enregistré le moment où il l'a enlevée, c'est tout.
Et la coupure de courant, alors ? Tout le village dans le noir, cette nuit-là. EDF l'a dit dans La Montagne. À quelle heure, la coupure ? 3 h 24. Pile quand Didier se lève. Tout Saint-Fiacre plongé dans le noir au moment exact où il disparaît, comme par hasard. Pas de lampadaire, pas de témoin. Vous trouvez pas ça pratique, vous ?
— Un sanglier dans le transformateur. Les gars d'EDF l'ont retrouvé le lendemain. Il était cuit.
(Un temps.) Et qu'est-ce qu'il faisait là, ce sanglier, à 3 h 24 ? Hein ?
Avez-vous des éléments matériels qui étayent votre théorie ?(Il sort une boîte d'allumettes de sa poche et l'ouvre avec précaution.) Ça. Pascal l'a éternué deux jours après sa nuit dans la forêt. Un petit objet métallique. Dans le nez. Tout rond, avec des petites dents. C'est un émetteur. Ils l'ont mis là pour le suivre. Je l'ai gardé dans une boîte d'allumettes doublée de papier alu, pour couper le signal.
— C'est un bouton-pression de doudoune. Pascal se met des trucs dans le nez depuis la maternelle, tout le monde le sait. En CE1, c'était une gomme Mammouth.
(Long silence. Bernard referme la boîte.) On en reparlera quand ce sera ton tour.
Pourquoi la 3e B de 1989, selon vous ?Le voyage de fin d'année ! Mai 89, on était partis voir le Futuroscope en car. Au retour, le car s'arrête sur une aire d'autoroute près de Poitiers, et là, grosse lumière blanche au-dessus du parking. Toute la classe l'a vue. Le chauffeur a dit que c'était l'enseigne du Buffalo Grill, mais un Buffalo Grill, ça clignote pas en vert, quand même. Et après ? Trou noir. Personne se souvient d'être remonté dans le car. Mais le prof, lui, a noté dans son carnet qu'on était repartis avec neuf minutes de retard. Neuf minutes. Comme Didier. Moi je dis qu'ILS nous ont embarqués ce soir-là, toute la classe, pour nous examiner, et qu'ils nous ont relâchés sans souvenirs. Et maintenant, trente-sept ans après, ils reprennent les mêmes, un par un, pour voir comment on a vieilli. Une visite de contrôle, quoi. Comme au garage.
— Les neuf minutes, c'est le temps qu'il a fallu au chauffeur pour nettoyer le car. Tu étais à l'arrière avec Didier, vous aviez mangé deux paquets de Car-en-sac chacun, et tu as vomi dans l'allée. Ta mère me l'a raconté au mariage.
Comment vous protégez-vous ?Je dors attaché, comme vous voyez. Plus de pyjama, je dors en jean et en chaussures de sécurité, comme ça s'ils m'emmènent, au moins je suis équipé. J'ai mis une alarme sur 3 h 20. Et j'ai demandé à Ginette de faire la ronde.
— Je dors, moi, la nuit. Je travaille le matin.
Voilà. Voilà où on en est. Ma propre femme refuse de monter la garde. (Il soupire.) Remarquez, ça m'arrange presque. Si je disparais, au moins, quelqu'un pourra témoigner que j'étais lucide.
(Au moment où nous partions, nous avons remarqué que toutes les horloges de la cuisine affichaient 3 h 33. Ginette nous a expliqué qu'elles étaient arrêtées depuis une coupure de courant pendant l'orage de 2019, bien avant toute cette histoire, mais que Bernard refuse qu'on les remette à l'heure. « Justement, a-t-il répondu. Ça prouve qu'ils préparaient le terrain depuis des années. »)
⚠️ L'AVIS DE LA RÉDACTION : Si vous vous réveillez en pyjama dans une forêt avec deux points rouges dans le bas du dos, ne paniquez pas. Vérifiez d'abord la présence d'orties, puis celle d'un ancien camarade de collège qui vous aurait entraîné dans un pari stupide. Inutile de dormir attaché à votre table de cuisine ou de conserver vos sécrétions nasales dans du papier aluminium. Remettez vos horloges à l'heure, et laissez la 3e B de 1989 vivre sa crise de la cinquantaine en paix.



