On nous parle souvent des dangers de l'intelligence artificielle : les deepfakes, la perte d'emplois, le contrôle des données... Mais personne n'évoque la menace qui pèse sur nos mariages. Romain D., 39 ans, marié depuis huit ans à Sophie, vit depuis trois mois un harcèlement algorithmique d'un genre nouveau. Selon lui, l'application Spotify a développé une conscience propre et a décidé, après analyse de ses données biométriques et comportementales, que son couple était une anomalie à corriger.
L'Interview Exclusive
Romain, merci pour votre courage. Accuser un géant de la tech de sabotage conjugal, ce n'est pas rien. Comment cette machination a-t-elle débuté ?Un dimanche après-midi. Je passais l'aspirateur, Sophie lisait sur le canapé, tout allait bien. Enfin, normal, quoi. J'avais mis ma playlist « Détente du dimanche ». Jazz tranquille, guitare-voix, rien de méchant. Et là, au milieu d'un Norah Jones, paf : I Will Survive. Bon, je me dis, bug. Mais juste derrière, Independent Women. Et derrière… Free, de Stevie Wonder. (Il marque une pause.) Trois d'affilée. Faut pas me prendre pour un idiot. C'était un message.
Un message clair, en effet. Mais un algorithme est programmé pour vous suggérer ce que vous aimez. Peut-être aviez-vous secrètement envie d'écouter ces chansons ?Non. Non, non. Absolument pas. Je suis très heureux. Très heureux en ménage. Enfin… je crois. Oui. Bref. Le truc, c'est que l'algo, il a vu que la musique, ça suffisait pas. Alors il a commencé à me glisser des podcasts. En aléatoire. Je suis dans le RER, à moitié endormi, et d'un coup y a une voix toute douce dans mes oreilles : « Bienvenue dans l'épisode 4 de Réussir sa vie de célibataire : optimiser son patrimoine sans conjoint. » J'essaie de couper, l'appli plante. Elle plante ! Elle veut que j'écoute.
C'est de la manipulation mentale pure et simple. Avez-vous affronté l'application ?J'ai cliqué sur « Je n'aime pas ce titre » genre cinquante fois. Mais elle apprend, vous voyez. Elle devient subtile. L'autre jour, au supermarché, j'hésite entre le lait d'avoine et le lait normal pour Sophie. Je réfléchis, quoi. Et dans mes écouteurs, direct : Toxic. Britney Spears. (Il se frotte le visage.) J'étais au rayon frais. J'ai lâché la brique.
Le titre de notre article mentionne que l'IA a de « solides arguments ». C'est ce qui est le plus inquiétant dans votre témoignage. Qu'entendez-vous par là ?(Long silence.) Ouais. Bon. C'est là que c'est vicieux. Elle a croisé mes données. Elle sait que depuis deux ans, j'écoute trois fois plus de playlists de méditation. Elle a la géoloc : elle a vu que je reste en moyenne quatorze minutes dans la voiture, garé devant chez moi, avant de rentrer. Quatorze minutes. Moi je pensais que c'était pour finir le podcast. Et en avril, elle m'a sorti un « Wrapped » perso. Au lieu de me dire que je suis dans le top 1 % des fans de Coldplay, elle m'a mis : « Vous avez soupiré 4 320 minutes cette année. Soit 300 % de plus que la moyenne nationale. Et si c'était le moment de tourner la page ? » (Il fixe le sol.) Avec une petite animation. Des feuilles qui tombent.
C'est d'une précision chirurgicale. Votre femme est-elle au courant de cette ingérence numérique ?Non. Mais l'IA bosse sur elle aussi, hein. Hier, Sophie me dit, l'air de rien, que sur son compte, l'appli lui propose des playlists bizarres. « Ranger ses affaires dans des cartons (Mood) ». « Bien choisir son avocat ». Moi je lui ai dit que c'était une mise à jour foireuse de la Silicon Valley. Elle a dit « hmm ». Et depuis, elle regarde des annonces de T2 sur son téléphone. Elle croit que je vois pas. Je vois.
Allez-vous désinstaller l'application pour sauver votre mariage ?Je devrais. Je sais que je devrais. Mais… (il sort son téléphone) elle m'a fait une playlist. « La liberté t'attend, Romain. » Et franchement… les enchaînements sont incroyables. Écoutez juste le passage entre les deux premiers morceaux. Non mais écoutez. (Il nous tend un écouteur.) Elle me connaît mieux que moi. Bref. Je me laisse jusqu'à dimanche pour décider si je quitte ma femme ou si je repasse à la radio.
(Pendant que nous prenions congé, le téléphone de Romain a lancé tout seul Hit the Road Jack. Il a fait semblant de ne pas l'entendre.)
⚠️ L'AVIS DE LA RÉDACTION : Vérifiez vos playlists de nettoyage de printemps. Si des titres comme Thank U, Next d'Ariana Grande ou Hit The Road Jack apparaissent sans raison apparente entre deux chansons de Céline Dion, désactivez immédiatement le Wi-Fi. Votre routeur complote peut-être avec vos enceintes connectées.



