Dans la culture populaire, la télépathie est un don fascinant. Les X-Men s'en servent pour sauver le monde, et les espions pour déjouer des complots internationaux. Mais la réalité est beaucoup moins glamour. Damien V., 34 ans, graphiste résidant à Paris, a vu son gène mutant s'activer il y a six mois. Depuis, sa vie est un enfer. Non pas parce qu'il est traqué par une organisation secrète, mais parce qu'il est condamné à subir le vide intersidéral de la charge mentale des usagers de la RATP. Nous l'avons rencontré sur un banc de la station Miromesnil, loin des heures de pointe.

L'Interview Exclusive

Damien, c'est un honneur de rencontrer un véritable mutant. Racontez-nous, comment avez-vous découvert votre don ?Alors « honneur », c'est gentil, mais attendez la suite. C'était un mardi, ligne 4. Et d'un coup, j'entends une voix super nette dans ma tête : « Pâtes au pesto ou pâtes au beurre ? Si je fais pesto, faut racheter du parmesan. Flemme. Beurre. » Je me dis : OK, ça y est, j'ai craqué, le burn-out, c'était pour aujourd'hui. Et là je croise le regard de l'étudiant en face. Et j'entends : « Pourquoi il me fixe, lui ? J'ai un truc sur le nez ? » Littéralement. Mot pour mot. Là, j'ai compris.
Sur le moment, vous avez dû vous sentir surpuissant. Avez-vous envisagé de contacter les services secrets ou de monter une équipe de super-héros ?Mais évidemment ! Les deux premières semaines, j'ai pris le métro matin et soir, genre en mission. Je me disais : je vais entendre un terroriste, un ministre qui avoue un truc, un braquage qui se prépare. Je me voyais déjà avec une médaille à l'Élysée. (Il soupire.) Rien. Que dalle. Les gens n'ont aucun secret, en fait. Ils s'ennuient. Mais à un point… Ma tête, c'est devenu un Monoprix. J'entends des listes de courses toute la journée. Et franchement, vous seriez choqué du nombre de gens qui ont oublié le PQ. Choqué.
Quelle est la chose la plus difficile à supporter au quotidien ?Les chansons. Les trucs qui tournent en boucle, là. Vous êtes coincé entre Saint-Lazare et Invalides, serré comme une sardine, et le cadre sup à côté de vous a la pub Carglass dans la tête. En boucle. Dix stations. Et le pire du pire, c'est quand il connaît pas la fin et qu'il cherche. « Carglass répare… Carglass remplace… Carglass… » Et il bloque. Et il recommence. Moi j'ai envie de lui hurler dessus : « ZÉRO HUIT CENT, HUIT CENT, DEUX CENT, MONSIEUR ! » Juste pour qu'il passe à autre chose.
Ne pouvez-vous pas bloquer ces pensées ? Porter un casque à réduction de bruit, par exemple ?(Il rit, mais pas vraiment.) J'ai un Sony à trois cents balles. Ça marche super bien contre le bruit du métro. Contre une dame qui se demande si le 2+1 gratuit sur le Paic Citron est vraiment rentable, ça fait rien du tout. Rien. Le bruit est dans ma tête, vous comprenez ? Mon seul truc, c'est de chanter l'hymne de la Ligue des champions dans ma tête, très fort, pour couvrir. Mais au bout de vingt minutes je suis rincé. Et en plus je l'ai maintenant H24, l'hymne. Donc voilà, merci.
Comment voyez-vous votre avenir ?J'ai négocié un 100 % télétravail. Mon boss a dit oui direct, je pense qu'il a eu peur de ma tête. Et quand je dois sortir, je prends un Vélib'. Les gens à vélo, à Paris, ils pensent à une seule chose : ne pas mourir sous un bus. C'est calme. C'est presque zen, en fait. (Un temps.) Par contre, ne me demandez pas de venir à un apéro. Les apéros, c'est l'enfer. Tout le monde pense « il est quelle heure, je peux partir ? ». En même temps. (Pendant que nous rangions notre matériel, Damien s'est retourné : « Et non, vous avez pas oublié d'éteindre le four. » Nous n'avions rien demandé.)
⚠️ L'AVIS DE LA RÉDACTION : Si vous prenez les transports en commun parisiens, ayez pitié des télépathes de proximité. Essayez de penser à des choses structurées : résolvez un théorème mathématique, récitez des poèmes de Baudelaire ou imaginez des intrigues de films d'espionnage. Épargnez-leur vos angoisses sur le lisseur mal éteint.